L'analyse de double matérialité peut sembler intimidante au premier abord. Les textes sont denses, le vocabulaire est technique, et les parties à traiter — impacts d'un côté, risques et opportunités de l'autre — entretiennent des liens qui ne sont pas toujours évidents à démêler.
Pourtant, la logique de fond est simple. L'EFRAG, dans son guide de mise en œuvre publié en mai 2024, la décompose en quatre étapes séquentielles. Ce guide les rend opérationnelles pour des PME et des ETI.
Cadrer le périmètre et le modèle d'affaires
Avant d'identifier quoi que ce soit, l'entreprise doit se donner une image précise d'elle-même : ses activités, ses produits et services, les marchés géographiques dans lesquels elle opère, et la nature de ses relations d'affaires en amont et en aval de sa chaîne de valeur.
Ce travail de cadrage n'est pas une formalité administrative. C'est le fondement de toute la démarche. Les enjeux ESG matériels d'une entreprise dépendent directement de ce qu'elle fait, de qui elle implique et de l'endroit où elle opère.
L'EFRAG recommande de travailler à partir de trois types d'informations :
- → Le plan stratégique et les états financiers de l'entreprise
- → La cartographie de ses activités et implantations géographiques
- → La description de ses relations commerciales tout au long de la chaîne de valeur
Ce cadrage produit également un premier panorama des parties prenantes susceptibles d'être affectées — salariés, communautés riveraines, clients, partenaires commerciaux — qui alimentera les étapes suivantes.
Construire la liste des enjeux de durabilité pertinents
Une fois le périmètre défini, l'entreprise dresse la liste des enjeux de durabilité potentiellement pertinents. Le risque est double : être trop exhaustif et s'éparpiller, ou être trop sélectif et exclure prématurément des enjeux qui s'avèreront matériels.
Le point de départ recommandé par les ESRS est la liste des matières de durabilité figurant à l'annexe AR16 de la norme ESRS 1. Elle couvre l'ensemble des thèmes environnementaux, sociaux et de gouvernance traités par les standards topiques. En parcourant systématiquement cette liste, l'entreprise s'assure de n'avoir écarté aucun enjeu sans l'avoir au préalable examiné.
Le résultat de cette étape est une « longue liste » d'IRO potentiels — impacts, risques et opportunités — qui servira de matière première pour l'évaluation suivante. L'engagement avec les parties prenantes commence également à jouer un rôle à ce stade.
Qualifier les impacts, risques et opportunités
Disposer d'une longue liste d'enjeux ne suffit pas. Il faut maintenant les qualifier précisément sous forme d'IRO : quels impacts réels ou potentiels l'entreprise génère-t-elle sur les personnes et l'environnement ? Quels risques et opportunités financières ces enjeux font-ils peser sur elle ?
Un impact
Se définit par sa nature (positif ou négatif), son rattachement (opérations propres ou chaîne de valeur), et son horizon temporel (actuel ou potentiel).
Un risque ou une opportunité
Se définit par sa source (réglementaire, physique, de marché, de réputation…) et ses effets financiers attendus.
C'est à cette étape que l'engagement avec les parties prenantes devient le plus précieux. Les personnes ou groupes directement affectés par les activités de l'entreprise disposent souvent d'une information de première main sur la réalité et la sévérité des impacts — une information que les systèmes de gestion internes ne produisent pas toujours.
Évaluer et prioriser : déterminer les IRO matériels
C'est l'étape centrale de la démarche. L'entreprise applique maintenant des critères d'évaluation à sa longue liste d'IRO pour déterminer lesquels sont matériels — c'est-à-dire suffisamment significatifs pour être reportés et pilotés.
Pour la matérialité d'impact
Critère principal : la sévérité, évaluée selon :
- → L'échelle (droits fondamentaux, équilibres environnementaux)
- → L'étendue (personnes concernées, surface environnementale)
- → Le caractère irrémédiable
- → La probabilité (pour les impacts potentiels)
Pour la matérialité financière
Évaluation sur deux paramètres :
- → La probabilité d'occurrence
- → L'ampleur des effets financiers (résultat, position financière, flux de trésorerie, accès au financement)
- → Sur le court, moyen et long terme
L'entreprise fixe des seuils — qualitatifs ou quantitatifs — qui lui permettent de classer chaque IRO. Ces seuils doivent être cohérents, documentés et justifiables. Il n'existe pas de seuil universel : c'est à l'entreprise de les définir en fonction de ses caractéristiques propres, sous réserve qu'ils soient objectivement fondés.
Documenter le processus et garantir l'auditabilité
La double matérialité n'est pas seulement un exercice de réflexion interne. C'est aussi un objet de reporting et, pour les entreprises soumises à la CSRD, de vérification par un commissaire aux comptes ou un organisme tiers indépendant (OTI).
Les normes ESRS — en particulier ESRS 2 IRO-1 et ESRS 2 IRO-2 — imposent à l'entreprise de décrire le processus qu'elle a suivi pour identifier et évaluer ses IRO, d'expliquer les critères et seuils de matérialité retenus, et de rendre compte de la façon dont les IRO matériels s'articulent avec sa stratégie.
La documentation doit inclure :
La règle pratique : à la fin de la démarche, un tiers extérieur — qui n'a participé à aucune réunion de travail — doit pouvoir reconstituer le raisonnement de l'entreprise en lisant uniquement le dossier méthodologique.
Liens utiles
Méthodologie officielle
Le guide de référence de l'EFRAG pour conduire une analyse de double matérialité conforme aux ESRS.
Le texte juridique officiel, avec les exigences de double matérialité (article 19a).
Pour aller plus loin
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